Le Débat Stratégique Nº47 -- Novembre 1999

Les nouvelles missions de l'OTAN :
Open Road ou cul-de-sac ?

Par Saïda Bédar



Le commandant SACLANT a organisé sa conférence annuelle Open Road (Norfolk, Virginie), du 25 au 27 octobre, sur le thème des défis asymétriques. Se fondant essentiellement sur deux paragraphes du nouveau Concept Stratégique de l'OTAN faisant état des nouvelles menaces (§ 24, § 22), le SACLANT a mis à l'ordre du jour quatre types de défis asymétriques : le terrorisme et le crime organisé international ; les armes de destruction massive ; la guerre de l'information ; les opérations humanitaires d'aide aux réfugiés et les migrations massives. La base de la discussion n'était déjà plus "l'OTAN doit-elle assumer un rôle dans ces domaines ?", mais "comment l'OTAN peut-elle mettre en œuvre les moyens pour faire face à ces nouveaux défis ?"

De la dimension sociale de la stratégie

Le débat, limité par une double hypothèse, puisqu'elle implique a priori que les militaires ont un rôle à jouer dans des missions de type lutte contre le terrorisme et le crime organisé, a été marqué par une concentration sur le crisis response/management. Les thèmes de la prévention, de la dissuasion, de la résolution politique et sociale des conflits ont été occultés. D'où des conclusions parfois plutôt déphasées : ce qui relève de la défense civile, dont est doté en principe chaque Etat de nos sociétés développées, devenait mission de l'OTAN (gestion des crises après d'éventuels attaques ou accidents terroristes, informationnels ou par armes de destruction massive). Deux points ont été évacués de la discussion, sans doute parce que leur intégration aux missions de l'OTAN paraissait trop irrationnelle ou d'une portée stratégique trop vaste : la lutte contre le crime organisé et le nucléaire.

Les recommandations finales ont convergé vers des critères de standardisation et de multinationalisation (NATO inciting nations to have best practices) : identifier les capacités, développer des protocoles, créer des centres d'analyse, s'entraîner et planifier en commun, partager le renseignement et les capacités logistiques, apporter le soutien aux civils, conseiller les décideurs, redéfinir la charte de l'OTAN pour élargir la notion de sécurité collective, aplanir les différences juridictionnelles.

Malgré son aspect "pensée unique" et l'absence de représentants politiques, l'Open Road 1999, a mis en évidence certaines contradictions de la stratégie US/OTAN. Ainsi, l'intervention de Ralph Peters a porté sur la nécessité de rétablir l'"autorité de la loi" (the rule of law) à un niveau international, notamment en acceptant l'idée de remettre en question certaines frontières (bad borders) et de punir les fauteurs de troubles, avant de prétendre à toute redéfinition des rôles et missions des forces de l'OTAN. Ce à quoi un militaire a répondu que le rôle de l'OTAN n'était pas d'imposer l'autorité de la loi ou la démocratie, mais d'assurer la sécurité. Peters a alors fait remarquer que limiter la stratégie à la sécurité et à la crisis response ne limite pas forcement les rôles et missions. En fait, sans l'"autorité de la loi" (en français on dirait du droit, du politique ou de l'"intelligence de l'Etat") comme fondement de la stratégie, la déstabilisation va croître, l'insécurité va toucher un nombre croissant d'acteurs et les militaires vont finir par assumer des rôles de policiers, d'assistants sociaux et d'infirmiers.

L'intervention de l'adjoint-SACEUR, le Britannique Sir Rupert Smith, a également mis l'accent sur cette contradiction. Définissant l'asymétrie comme "la désobéissance vis-à-vis du politique" (disobeying the political) et le "non respect de l'autorité de la loi" (disrespect of the rule of law), l'adjoint-SACEUR a montré comment la stratégie militaire à l'égard des menaces asymétriques ne pouvait être que subordonnée au niveau politique de la stratégie. L'asymétrie contraint le militaire à agir avec des temps de réaction réduits (anticipation), avec la nécessité de convaincre de la réalité de la menace (perception), avec un niveau de connaissance requis élevé (focused intelligence), dans un espace physique, légal et moral délimité. L'importance accrue des facteurs temps/perception/espace (physique, légal, moral) donne au politique un rôle prépondérant. Smith analyse dans cette perspective l'opération du Kosovo comme une campagne de bombardement qui ne visait pas à détruire le potentiel militaire serbe, mais à faire bouger Milosevic de ses positions intransigeantes. Il s'agissait d'un emploi "sous-stratégique" (sub-strategic) des forces à des fins diplomatiques.

L'asymétrie comme un aveu d'impuissance

Ces interventions ont débusqué une contradiction majeure du débat stratégique américano-OTAN : une stratégie fondée sur les capacités (DCI, appel à l'augmentation des dépenses de défense) et limitée dans ses ambitions sociales est vouée à l'échec. Cette contradiction donne lieu au concept de l'asymétrie : par un jeu de miroir, l'incapacité à pacifier du système stratégique US devient évidente face aux nouveaux types de conflits qui vont dominer la scène internationale les vingt prochaines années. L'asymétrie devient synonyme de l'incapacité à adopter un mode stratégique global qui implique une intégration de l'ensemble des paramètres sociaux, militaire, politique et économique. C'est pourquoi l'après-Kosovo voit l'option de la défense européenne se concrétiser à une vitesse qui inquiète les Américains.

En effet, les Américains pensaient que l'enseignement majeur du Kosovo allait universellement être perçu comme étant la nécessité de relever les niveaux de dépenses de la défense des Européens et de mettre en œuvre la DCI (Defense Capabilities Initiative). Or, pour les Européens le bilan immédiat du Kosovo est le constat de l'incapacité de l'OTAN à régler un conflit dans leur voisinage : la difficulté de décider des opérations à 19 ; la prééminence des enjeux politiques internes américains dans la décision collective ; le vide juridique ; la faible réalité d'une IESD (Identité européenne de sécurité et de défense) au sein de l'OTAN. Les initiatives européennes, et le passage d'un débat théorique sur l'identité à la création d'institutions hors OTAN qui pourraient mener à un état-major européen et à une chaîne de commandement autonomes (nomination par l'UE d'un Haut représentant à la PESC qui devient également Secrétaire général de l'UEO et directeur de l'UPPAR - unité de planification et d'alerte rapide), ont suscité de vives critiques aux Etats-Unis. Le Sénat et la Chambre des Représentants ont voté des résolutions qui prennent la forme de rappel à l'ordre1. Benjamin A. Gilman, chairman du Comité des relations internationales de la Chambre, a résumé ainsi la teneur du débat : "la chose susceptible d'énerver les Américains plus encore que la politique agricole européenne, c'est l'idée que l'Union Européenne veut remplacer l'OTAN en tant que principale structure de sécurité euro-atlantique"2.


Saïda Bédar


1. Cf. la résolution du Sénat, S.RES 208, 106th Congress, 1st Session, The Senate of the United States, 28/10/99 : "[...] l'UE doit établir clairement qu'elle entreprendra une mission autonome à travers son IESD seulement après avoir offert à l'OTAN l'opportunité d'accomplir cette mission et que l'OTAN en a finalement référé à l'Union Européenne ; ... l'application des décisions du sommet de Cologne […] ne doit pas promouvoir une perspective stratégique sur les questions sécuritaires transatlantiques qui irait à l'encontre des perspectives promues par l'OTAN..." La résolution de la Chambre, HR 59, "met l'accent sur le fait que la clé pour mettre en place une IESD vivante et plus influente n'est pas la création d'institutions, mais l'amélioration des capacités militaires européennes... La résolution met en garde nos Alliés de l'UE contre l'élaboration d'une PESC qui duplique les efforts et les institutions de l'OTAN, est découplée de l'OTAN, et est discriminatoire à l'égard des Alliés Européens, comme la Norvège, la Pologne et la Turquie, qui ne sont pas membres de l'UE", Gilman Reaffirms NATO's Open Door Policy, House International Relations Committee, 2 Nov. 1999, www.house.gov/international_relations/press/6pr110299.htm

2. Gilman Statement on European Security, House International Relations Committee, 10 nov. 1999.



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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Mardi 11 janvier 2000