Le Débat Stratégique Nº47 -- Novembre 1999

Souverainetés confédérées
Europe de la défense, Europe démocratique

Par Alain Joxe



La convergence de deux ententes bilatérales récentes (franco-britannique de Saint-Malo et franco-allemande de Toulouse) puis la réunion du sommet européen de Cologne en juin, puis celle des ministres des Affaires étrangères des Quinze, du 15 novembre 1999 à Bruxelles constituent désormais un processus irréversible. Il aboutit au sommet d'Helsinki des 10-11 décembre 1999, qui décide de la constitution d'une force d'intervention de 60 000 hommes et d'instances politico-militaires de décision et de planification dont un état-major. C'est exactement ce que le Débat stratégique prévoyait comme consé-quence inéluctable et souhaitable de la définition critique des stratégies purement aérosatellitaires mises en œuvre par l'OTAN sous commande-ment américain dans la guerre du Kosovo. La définition de l'opération comme un échec de la prévention et de la dissuasion a accéléré certaines prises de conscience. Cependant, le processus est menacé par plusieurs contre-courants nationaux.

Des école nationales

On peut supposer que "l'école anglaise", malgré ses critiques sur l'absence de stratégie aéroterrestre lors des frappes de l'OTAN, s'efforcera de toujours tout ramener à l'OTAN ; que "l'école allemande", cherchera à conserver l'œil surtout sur la gestion du glacis propre de la RFA (Pologne, République tchèque, Autriche, Hongrie). L'école française reste machinalement tentée par la stratégie de la "prise à revers" vue inadaptée à une extension du système de bon voisinage. Sans doute la politique française s'appuie déjà sur des décision concrètes comme la modernisation de l'Eurocorps qui groupe cinq pays et que d'autres pourraient rejoindre ; elle prône la pluralité des modes de regroupements (Eurofor, Euromarfor) c'est l'école la plus "complète", vu les enjeux Est et Sud qu'elle est contrainte de prendre en compte ; mais cela ne la rend pas nécessairement la plus cohérente. Les Britanniques se sentent suffisamment souverains dans leur rôle de serviteurs du Grand Roi de l'Empire anglophone.

Vers une instance stratégique européenne

Mais il y a risque de diminution de la souveraineté française ou allemande si ne progresse pas aussi la constitution d'un niveau politique européen ayant une vie suffisante pour peser au plan stratégique c'est à dire dans la stratégie macro-économique qui conditionne le social et donc le sécuritaire.

Tant que l'Europe n'aura pas progressé vers une souveraineté commune légitimée par un processus démocratique, et pas seulement par un processus diplomatique, elle ne pourra pas énoncer une politique de défense commune.

C'est là le simple corollaire d'une définition du Souverain parfaitement élucidée par la représentation du Léviathan de Hobbes : le Souverain comme protecteur, mettant fin aux guerres de tous contre tous. En l'occurrence, le peuple souverain européen. En fait un appareil d'Etat ne peut pas produire lui-même la réflexion qui mène à son dépassement. La formation d'une souveraineté de défense démocratique comme problématique doit être laissée aux mouvements d'opinion et aux centres de recherches spécialisés qu'ils soient universitaires, non gouvernementaux, paragouvernementaux ou même communautaires comme l'Institut de recherches de l'UEO qui va se rattacher à l'Union européenne.

Vers une souveraineté démocratique de défense

Pour rester aux commandes de l'Europe des nations, les Etats-Unis comptent sur l'absence de constitution démocratique européenne, et sur les ultranationalismes souverainistes rétro qui n'acceptent pas que le problème soit de sauver la souveraineté démocratique avec une masse critique nouvelle face à la mondialisation des entreprises.

Il faudra donc éviter que l'Europe soit moins démocratique que les Etats-Unis en matière de défense, car elle serait moins souveraine. Dans ce sens, la nomination de "M. PESC" qui est encore un personnage diplomatique, est une institution de transition.


Alain Joxe


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Mardi 11 janvier 2000